Photo de une : Argilus
Un tiers de l’humanité vit dans un habitat en terre et 15% de notre patrimoine bâti français est déjà en terre. Pourtant, son utilisation est progressivement tombée dans l’oubli au profit de matériaux industrialisés coûteux en matière première, sauf chez les militants qui ont continué à l’expérimenter, voire à la mécaniser. Et ils ont bien raison. Car les bénéfices de la construction en terre compensent largement ses faiblesses.

Une matière abondante
La plupart de nos régions disposent de veines d’argile utilisable en construction. Il n’y a qu’à se reporter à la carte des constructions anciennes en torchis, adobe, pisé ou bauge pour en prendre conscience. La terre d’excavation est vue comme un déchet, lorsque l’on creuse des fondations ou des vides sanitaires, coûteux à évacuer du chantier. Matériau géosourcé complémentaire des biosourcés, son utilisation n’a de sens que proche de son lieu d’extraction : tout transport viendrait alourdir son excellent bilan carbone, ce serait dommage !
Des qualités variables
Toute la problématique de la terre crue pour la construction est sa variabilité, d’une région à l’autre et même parfois au sein d’un même gisement à quelques mètres. Ceci impose de tester systématiquement la terre avant son utilisation sur son fissurage (retrait au séchage) et son adhérence pour les enduits, sa résistance à la compression, à l’abrasion, à l’arrosage, à l’arrachement d’une fixation, à la compression etc. pour les techniques porteuses. Une analyse en laboratoire ne pourra pas remplacer le bon sens et la connaissance d’un bon maçon spécialisé.
Pour l’améliorer, on peut lui ajouter de la chaux, du sable, des fibres… mais tout ajout vient modifier sa résistance mécanique. Evitons les mélanges au ciment (terre stabilisée) qui annulerait sa réversibilité. Car la terre crue, bien utilisée, est recyclable à l’infini. Par contre, c’est sa nature qui va dicter la technique à utiliser, et pas l’inverse !
Quelques chiffres
Les déchets inertes produits par le BTP annuellement sont de l’ordre de 227,5 millions de tonnes (terres excavées, sables, graviers, pierre…) dont 80 % sont revalorisés, généralement en remblai. La construction neuve, c’est 51 millions de tonnes de matière consommées en France en 2015 dont 42 % de granulats, 33 % de sable, 10 % de ciment, 6 % de terre cuite, 3 % de plâtre, 2 % de bois, 2 % d’acier.
Des atouts indéniables
La terre crue est le meilleur régulateur hygrométrique dont on puisse rêver pour une construction, ce qui se traduit par une ambiance confortable en toute saison. Elle apporte une inertie précieuse (déphasage de 10 à 12h pour le pisé) pour le confort thermique tout en laissant respirer les parois. Sa masse agit comme un climatiseur naturel, restituant les calories ou les frigories avec un bon déphasage. Mélangées à des fibres, la terre devient isolante. C’est un bon absorbeur phonique et elle atténuerait également les ondes, les odeurs et les COV. Enfin, quelle que soit sa finition, elle est esthétique.

Quelques défauts toutefois !
Il faudra prévoir des bottes (soubassement maçonné) et un chapeau (débord de toiture) pour l’abriter des intempéries car elle est sensible aux eaux de ruissellement. Les techniques de construction en terre crue sont exigeantes en matière de main d’œuvre, ce qui les rendent attrayantes pour l’auto-construction.
Les techniques de construction en terre
On en compte 5 et, tout comme la construction bois, en extérieur : il faudra prévoir des bottes (soubassement maçonné) et un chapeau (débord de toiture) pour l’abriter des intempéries.
Les enduits terre

Les enduits terre de différentes épaisseurs, fibrés ou non. Ils s’appliquent généralement en 3 passes. Des essais permettront d’évaluer le risque de fissuration de l’enduit et sa couleur au séchage. Il peut être judicieux de teinter la couche de finition. On trouve de très beaux enduits de finition prêts à l’emploi.

Le torchis

Mélange utilisé entre les montants des maisons à colombages, technique de construction en terre crue la plus utilisée dans le monde. Le terre n’est pas porteuse, puisque utilisée en remplissage de la structure bois. La terre est peu sableuse et mélangées à des fibres, souvent de la paille. Des galettes ou des tresses de pâte molle sont réalisées et empilées sur un barreaudage. Le torchis est caractéristique du Nord.
Le torchis apparaît être une technique en voie de disparition dans la construction neuve, malgré sa présence très répandue dans le patrimoine. Son évolution, le terre-paille/terre allégée se développe dans le Sud de la France.
La bauge

Technique porteuse, mélange de terre limono-argileuses et parfois de paille compacté et triturée en pains et levés par travées successives de 60 à 80 cm de haut sur 50 à 80 cm de large. Chaque levée doit sécher 2 à 3 semaines avant d’être surmontée. Elle peut être banchée sinon, elle est retaillée. La bauge est très présente en Bretagne.
Le pisé

Mélange sableux d’une terre plus graveleuse, tassé entre des banches, élevé par lits successifs de 40 à 60 cm de large, compacté de 15 à 8 cm avec un fouloir mécanique (anciennement pisoir). Divers essais en préfabrication ont été réussis. Son hygrométrie est de 9 à 12% lors de sa mise en œuvre et de 1 à 2 % une fois sec. Le pisé se rencontre principalement dans la région Rhône-Alpes.
La brique de terre crue

Ces briques fabriquées par moulage (adobe), compactage (BTC) ou extrusion sont assemblées par un mortier de 1 à 1,5 cm dont le liant principal est l’argile. La pose est couverte par le DTU 20.1 P1‑1 Ouvrages en maçonnerie de petits éléments – Parois et murs. La B.T.C. présente une forte concentration autour de la Haute-Garonne, où le pionnier Joseph Colzani a développé de très nombreux projets avec cette technique, mais elle est présente aussi en Rhône Alpes, dans le Sud-est, en Bretagne et vers l’Ile de France. Son étendue est bien plus vaste que les territoires traditionnels de la brique de terre crue.
La terre porteuse aujourd’hui
Bauge, pisé et torchis dans leur forme traditionnelle sont malheureusement incompatibles avec les réglementations thermiques d’aujourd’hui, mais peuvent être utilisés en rénovation ou dans des murs intérieurs pour apporter un supplément d’inertie dans les constructions neuves. Le renouveau d’intérêt pour ce matériau naturel, à faible impact carbone, et la structuration de la filière devraient permettre une plus grande utilisation de la terre crue dans les constructions de demain.
Règles de l’art
6 guides des bonnes pratiques ont été publiés par un collectif (ARESO, ARPE Normandie, AS Terre, Atouterre, CAPEB, Collectif Terreux Armoricains, FFB, SCOP du BTP, Maisons Paysannes de France, Ecobatir et TERA) préalable à tout texte normatif. Il existe des règles professionnelles pour la pose de briques de terre crue, le béton de chanvre et les enduits sur supports composés de terre crue pour les murs de plus de 10 ans.
Un secteur en devenir
Le patrimoine en brique de terre crue s’inscrit sur les sols de nature argileuse, là où le patrimoine en pisé suit la géographie des terres sableuses, qui sont aussi utilisées dans le Nord de la France pour le torchis. La bauge et le torchis utilisent pour la plupart des terres limoneuses. La répartition des types de sols est donc à l’origine de la situation géographique des techniques constructives vernaculaires, qui est à son tour déterminante pour l’architecture contemporaine.
Depuis 2005, une génération d’architectes utilise la terre dans plusieurs de leurs projets, comme les agences Design et Architecture (38), NAMA Architecture (38), Caracol Architecture (38), Mil-lieux (54), Belenfant et Daubas (44), l’atelier Inextenso (30), Dauphins Architecture (33) ou encore Matières d’Espaces. Ils utilisent le matériau terre en complément d’autres matériaux, la paille, le bois, la terre cuite et le béton et magnifient son rendu. Elle est de plus en plus souvent utilisée à l’intérieur, notamment pour créer des murs capteurs, apporter de l’inertie à une structure en bois ou pour ses qualité de régulation de l’hygrométrie ambiante. Elle est plus rarement utilisée en structure porteuse, même si elle fait encore l’objet de nombreuses expérimentations notamment pour réduire les temps et la pénibilité des chantiers par de la pré-fabrication.

Quelques coûts
Selon Odeys, qui contribue à fédérer une filière terre crue en Nouvelle-Aquitaine, les coûts en 2021 étaient les suivants :
BTC (blocs de terre compressée) : Grand format préfabriqués : env. 200 € HT/m²
BTC (blocs de terre compressée) : Format briques : env. 250 € HT/m²
Bauge : environ 450 € HT/mv
Ossature bois + terre/paille : env. 350 € HT/m²
Terre projetée : entre 85 et 100 € HT/mv
Pisé : entre 85 et 100 € HT/m²
Béton de terre : entre 250 et 350 € HT/m²





