Construction en terre : un renouveau en cours

mardi 7 novembre 2023 | Les matériaux bio-sourcés

Photo de une : Argilus

Un tiers de l’humanité vit dans un habi­tat en terre et 15% de notre patri­moine bâti fran­çais est déjà en terre. Pourtant, son uti­li­sa­tion est pro­gres­si­ve­ment tom­bée dans l’oubli au pro­fit de maté­riaux indus­tria­li­sés coû­teux en matière pre­mière, sauf chez les mili­tants qui ont conti­nué à l’expérimenter, voire à la méca­ni­ser. Et ils ont bien rai­son. Car les béné­fices de la construc­tion en terre com­pensent lar­ge­ment ses fai­blesses.

Les gîtes en Pisé (86)
Les gîtes en Pisé (86).

Une matière abondante

La plu­part de nos régions dis­posent de veines d’argile uti­li­sable en construc­tion. Il n’y a qu’à se repor­ter à la carte des construc­tions anciennes en tor­chis, adobe, pisé ou bauge pour en prendre conscience. La terre d’excavation est vue comme un déchet, lorsque l’on creuse des fon­da­tions ou des vides sani­taires, coû­teux à éva­cuer du chan­tier. Matériau géo­sour­cé com­plé­men­taire des bio­sour­cés, son uti­li­sa­tion n’a de sens que proche de son lieu d’extraction : tout trans­port vien­drait alour­dir son excellent bilan car­bone, ce serait dom­mage !

Des qualités variables

Toute la pro­blé­ma­tique de la terre crue pour la construc­tion est sa varia­bi­li­té, d’une région à l’autre et même par­fois au sein d’un même gise­ment à quelques mètres. Ceci impose de tes­ter sys­té­ma­ti­que­ment la terre avant son uti­li­sa­tion sur son fis­su­rage (retrait au séchage) et son adhé­rence pour les enduits, sa résis­tance à la com­pres­sion, à l’abrasion, à l’arrosage, à l’arrachement d’une fixa­tion, à la com­pres­sion etc. pour les tech­niques por­teuses. Une ana­lyse en labo­ra­toire ne pour­ra pas rem­pla­cer le bon sens et la connais­sance d’un bon maçon spé­cia­li­sé.

Pour l’améliorer, on peut lui ajou­ter de la chaux, du sable, des fibres… mais tout ajout vient modi­fier sa résis­tance méca­nique. Evitons les mélanges au ciment (terre sta­bi­li­sée) qui annu­le­rait sa réver­si­bi­li­té. Car la terre crue, bien uti­li­sée, est recy­clable à l’infini. Par contre, c’est sa nature qui va dic­ter la tech­nique à uti­li­ser, et pas l’inverse !

Quelques chiffres
Les déchets inertes pro­duits par le BTP annuel­le­ment sont de l’ordre de 227,5 mil­lions de tonnes (terres exca­vées, sables, gra­viers, pierre…) dont 80 % sont reva­lo­ri­sés, géné­ra­le­ment en rem­blai. La construc­tion neuve, c’est 51 mil­lions de tonnes de matière consom­mées en France en 2015 dont 42 % de gra­nu­lats, 33 % de sable, 10 % de ciment, 6 % de terre cuite, 3 % de plâtre, 2 % de bois, 2 % d’acier.

Des atouts indéniables

La terre crue est le meilleur régu­la­teur hygro­mé­trique dont on puisse rêver pour une construc­tion, ce qui se tra­duit par une ambiance confor­table en toute sai­son. Elle apporte une iner­tie pré­cieuse (dépha­sage de 10 à 12h pour le pisé) pour le confort ther­mique tout en lais­sant res­pi­rer les parois. Sa masse agit comme un cli­ma­ti­seur natu­rel, res­ti­tuant les calo­ries ou les fri­go­ries avec un bon dépha­sage. Mélangées à des fibres, la terre devient iso­lante. C’est un bon absor­beur pho­nique et elle atté­nue­rait éga­le­ment les ondes, les odeurs et les COV. Enfin, quelle que soit sa fini­tion, elle est esthé­tique.

Siège de l'Atelier d’architecture Alp, à St Germain sur Ille (35) réalisé en bauge. Voir n°87.
Siège de l’Atelier d’architecture Alp, à St Germain sur Ille (35) réa­li­sé en bauge. Photos : Quideau François ©INTERVALphoto. Voir n°87.

Quelques défauts toutefois !

Il fau­dra pré­voir des bottes (sou­bas­se­ment maçon­né) et un cha­peau (débord de toi­ture) pour l’abriter des intem­pé­ries car elle est sen­sible aux eaux de ruis­sel­le­ment. Les tech­niques de construc­tion en terre crue sont exi­geantes en matière de main d’œuvre, ce qui les rendent attrayantes pour l’au­to-construc­tion.

Les techniques de construction en terre

On en compte 5 et, tout comme la construc­tion bois, en exté­rieur : il fau­dra pré­voir des bottes (sou­bas­se­ment maçon­né) et un cha­peau (débord de toi­ture) pour l’abriter des intem­pé­ries.

Les enduits terre

Argile blanche (Argilus) en finition sur enduit terre. Réal Botmobil chez Eddy Fruchard. Voir n°87.
Argile blanche (Argilus) en fini­tion sur enduit terre. Réal Botmobil chez Eddy Fruchard. Voir n°87.

Les enduits terre de dif­fé­rentes épais­seurs, fibrés ou non. Ils s’ap­pliquent géné­ra­le­ment en 3 passes. Des essais per­met­tront d’é­va­luer le risque de fis­su­ra­tion de l’en­duit et sa cou­leur au séchage. Il peut être judi­cieux de tein­ter la couche de fini­tion. On trouve de très beaux enduits de fini­tion prêts à l’emploi.

Le torchis

Rénovation d'une maison à colombage (photo Françoise Bizon) - n°66
Rénovation d’une mai­son à colom­bage (pho­to Françoise Bizon) – n°66

Mélange uti­li­sé entre les mon­tants des mai­sons à colom­bages, tech­nique de construc­tion en terre crue la plus uti­li­sée dans le monde. Le terre n’est pas por­teuse, puisque uti­li­sée en rem­plis­sage de la struc­ture bois. La terre est peu sableuse et mélan­gées à des fibres, sou­vent de la paille. Des galettes ou des tresses de pâte molle sont réa­li­sées et empi­lées sur un bar­reau­dage. Le tor­chis est carac­té­ris­tique du Nord.

Le tor­chis appa­raît être une tech­nique en voie de dis­pa­ri­tion dans la construc­tion neuve, mal­gré sa pré­sence très répan­due dans le patri­moine. Son évo­lu­tion, le terre-paille/­terre allé­gée se déve­loppe dans le Sud de la France.

La bauge

Bauge coffrée - Photos : Quideau François ©INTERVALphoto - Réalisation Atelier d’architecture Alp / EIRL Terre Crue
Bauge cof­frée – Photos : Quideau François ©INTERVALphoto – Réalisation Atelier d’architecture Alp / EIRL Terre Crue

Technique por­teuse, mélange de terre limo­no-argi­leuses et par­fois de paille com­pac­té et tri­tu­rée en pains et levés par tra­vées suc­ces­sives de 60 à 80 cm de haut sur 50 à 80 cm de large. Chaque levée doit sécher 2 à 3 semaines avant d’être sur­mon­tée. Elle peut être ban­chée sinon, elle est retaillée. La bauge est très pré­sente en Bretagne.

Le pisé

Maison en Pisé. Réalisation Jacky Jeannet, Atelier d'architecture Abiterre. Voir n°87.
Maison en Pisé. Réalisation Jacky Jeannet, Atelier d’ar­chi­tec­ture Abiterre. Voir n°87.

Mélange sableux d’une terre plus gra­ve­leuse, tas­sé entre des banches, éle­vé par lits suc­ces­sifs de 40 à 60 cm de large, com­pac­té de 15 à 8 cm avec un fou­loir méca­nique (ancien­ne­ment pisoir). Divers essais en pré­fa­bri­ca­tion ont été réus­sis. Son hygro­mé­trie est de 9 à 12% lors de sa mise en œuvre et de 1 à 2 % une fois sec. Le pisé se ren­contre prin­ci­pa­le­ment dans la région Rhône-Alpes.

La brique de terre crue

Construction passive en ossature bois avec mur de brique de terre crue Argilus. Réal. Kaizen Architecture. Voir n°87.
Construction pas­sive en ossa­ture bois avec mur de brique de terre crue Argilus. Réal. Kaizen Architecture. Voir n°87.

Ces briques fabri­quées par mou­lage (adobe), com­pac­tage (BTC) ou extru­sion sont assem­blées par un mor­tier de 1 à 1,5 cm dont le liant prin­ci­pal est l’argile. La pose est cou­verte par le DTU 20.1 P1‑1 Ouvrages en maçon­ne­rie de petits élé­ments – Parois et murs. La B.T.C. pré­sente une forte concen­tra­tion atour de la Haute-Garonne, où le pion­nier Joseph Colzani a déve­lop­pé de très nom­breux pro­jets avec cette tech­nique, mais elle est pré­sente aus­si en Rhône Alpes, dans le Sud-est, en Bretagne et vers l’Ile de France. Son éten­due est bien plus vaste que les ter­ri­toires tra­di­tion­nels de la brique de terre crue.

La terre porteuse aujourd’hui

Bauge, pisé et tor­chis dans leur forme tra­di­tion­nelle sont mal­heu­reu­se­ment incom­pa­tibles avec les régle­men­ta­tions ther­miques d’aujourd’hui, mais peuvent être uti­li­sés en réno­va­tion ou dans des murs inté­rieurs pour appor­ter un sup­plé­ment d’inertie dans les construc­tions neuves. Le renou­veau d’in­té­rêt pour ce maté­riau natu­rel, à faible impact car­bone, et la struc­tu­ra­tion de la filière devraient per­mettre une plus grande uti­li­sa­tion de la terre crue dans les construc­tions de demain.

Règles de l’art

6 guides des bonnes pra­tiques ont été publiés par un col­lec­tif (ARESO, ARPE Normandie, AS Terre, Atouterre, CAPEB, Collectif Terreux Armoricains, FFB, SCOP du BTP, Maisons Paysannes de France, Ecobatir et TERA) préa­lable à tout texte nor­ma­tif. Il existe des règles pro­fes­sion­nelles pour la pose de briques de terre crue, le béton de chanvre et les enduits sur sup­ports com­po­sés de terre crue pour les murs de plus de 10 ans.

Un secteur en devenir

Le patri­moine en brique de terre crue s’inscrit sur les sols de nature argi­leuse, là où le patri­moine en pisé suit la géo­gra­phie des terres sableuses, qui sont aus­si uti­li­sées dans le Nord de la France pour le tor­chis. La bauge et le tor­chis uti­lisent pour la plu­part des terres limo­neuses. La répar­ti­tion des types de sols est donc à l’origine de la situa­tion géo­gra­phique des tech­niques construc­tives ver­na­cu­laires, qui est à son tour déter­mi­nante pour l’architecture contem­po­raine.

Depuis 2005, une géné­ra­tion d’architectes uti­lise la terre dans plu­sieurs de leurs pro­jets, comme les agences Design et Architecture (38), NAMA Architecture (38), Caracol Architecture (38), Mil-lieux (54), Belenfant et Daubas (44), l’ate­lier Inextenso (30), Dauphins Architecture (33) ou encore Matières d’Espaces. Ils uti­lisent le maté­riau terre en com­plé­ment d’autres maté­riaux, la paille, le bois, la terre cuite et le béton et magni­fient son ren­du. Elle est de plus en plus sou­vent uti­li­sée à l’in­té­rieur, notam­ment pour créer des murs cap­teurs, appor­ter de l’i­ner­tie à une struc­ture en bois ou pour ses qua­li­té de régu­la­tion de l’hy­gro­mé­trie ambiante. Elle est plus rare­ment uti­li­sée en struc­ture por­teuse, même si elle fait encore l’ob­jet de nom­breuses expé­ri­men­ta­tions notam­ment pour réduire les temps et la péni­bi­li­té des chan­tiers par de la pré-fabri­ca­tion.

Eco construction terre9
Mur en pisé de T3 Architecture, réa­li­sé avec la terre du site dans une mai­son de ville à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume en 2008. Voir n°94

Quelques coûts

Selon Odeys, qui contri­bue à fédé­rer une filière terre crue en Nouvelle-Aquitaine, les coûts en 2021 étaient les sui­vants :

BTC (blocs de terre com­pres­sée) : Grand for­mat pré­fa­bri­qués : env. 200 € HT/m²

BTC (blocs de terre com­pres­sée) : Format briques : env. 250 € HT/m²

Bauge : envi­ron 450 € HT/mv

Ossature bois + terre/paille : env. 350 € HT/m²

Terre pro­je­tée : entre 85 et 100 € HT/mv

Pisé : entre 85 et 100 € HT/m²

Béton de terre : entre 250 et 350 € HT/m²

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